Quand l’Œil s’Éveille
Sur la terrasse d’un café,
la ville halète,
crachant ses écrans-lucioles
qui hypnotisent les pupilles.
Les visages baissés, leurs yeux rivés
à des reflets artificiels,
aveugles aux mains tendues de l’invisible.
Elle compte les passants:
des ombres enchaînées à leurs désirs,
leurs pas martelant le bitume
en staccato de solitude.
Lui effleure son poignet,
trace un cercle dans l’air,
comme pour tisser un fil entre l’œil et l’âme.
— « Qu’aperçois-tu? »
Sa voix, douce, fend l’épiderme du bruit.
Elle répond par réflexe:
— « Ce que tout le monde voit:
les enseignes qui saignent leur néon,
les sacs brandis comme des trophées,
l’amnésie. »
Il sourit légèrement, sans jugement.
— « Et si tu regardais avec les paumes ouvertes? »
Le Dévoilement
Il l’entraîne hors du courant,
là où le temps s’est fossilisé
sous un banc usé,
cicatrices de clous et de pluie.
Puis, il désigne l’arbre:
phare de bois
dont les racines boivent
les larmes et les rires des siècles.
— « Pose ta main. Vois avec ta peau. »
L’écorce rugueuse brûle sous ses doigts,
transmet un pouls ancien
qui greffe ses veines aux siennes.
— « Comment ai-je pu ne jamais entendre sa présence? » murmure-t-elle.
— « Parce que tu regardais sans écouter », répond-il.
Elle ferme les yeux,
et soudain,
la ville se métamorphose en livre ouvert:
les klaxons deviennent notes de basse,
les écrans, papillons de poussière.
La Révélation
L’arbre n’est plus un tronc,
mais une main géante
dont chaque ligne
raconte un don ignoré.
— « Il était là quand les canons tonnaient,
quand les amants s’aimaient sous ses branches,
quand les enfants gravaient leurs noms dans son écorce.
Sans lui,
nos vies seraient des phrases sans verbe. »
Elle comprend alors
que la gratitude
n’est pas un mot,
mais la cicatrice dorée
laissée par le regard
quand il perce l’écorce des apparences.
Épilogue: La graine
Leurs silences s’accrochent
aux feuilles,
devenant fruits mûrs de complicité.
Dans son cœur,
une racine perce le ciment
et boit la pluie des possibles.
Et si tout changeait,
non seulement pour elle,
mais pour tous ceux
qui oseraient désapprendre à regarder
pour enfin voir
ce qui les regarde depuis toujours?
Peut-être
que le monde entier n’attend
qu’un battement de paupières
pour fleurir.
Fabien Gaudin
Ce poème est devenu une chanson : voir le clip.
Autres versions
Version 1
Un premier regard :
D’abord, l’ombre –
regards fugaces, pas sans trace.
Puis, un regard singulier,
au-delà des yeux,
tous les sens ouverts.
Vois le vent danser sans visage,
souffle ancien porteur de secrets,
murmure étouffé sous la cendre du visible.
Respire le vent qui sculpte le silence,
l’haleine vibrante d’un monde palpitant
dans l’intimité de chaque instant.
Sens la lumière couler
comme un miel d’étoiles sur ta peau,
chaque rayon dévoilant
une histoire gravée dans la chair invisible du temps.
Quand ton regard se fait rhizome,
ancré, profondément enraciné,
le bruit se délite
et silence et geste s’enracinent
dans l’arrêt d’un moment éternel.
Ton regard se mue en fenêtre,
un battement de paupières entre deux souffles.
Version 2
L’ombre d’un premier regard,
frôlement léger,
effleure la peau du monde.
Puis, le regard plonge,
s’enracine en rhizome —
les sens dépliés
tressent l’instant en infini.
