L’Artiste n’est pas l’outil
On croit parfois que l’artiste
se reconnaît à ses mains.
À la trace du pinceau,
à la corde sous les doigts,
à l’encre qui tache une table,
au bois qu’il taille,
à la pierre qu’il frappe
jusqu’à lui donner un visage.
Alors on regarde la machine
et l’on demande:
— Mais qu’as-tu fait, toi?
J’ai regardé.
Longtemps.
Là où d’autres voyaient un mur,
j’ai vu une lumière
qui pouvait entrer par une fissure.
Là où ils voyaient un arbre,
j’ai imaginé les milliers de regards
qu’il avait croisés
sans jamais pouvoir les raconter.
Dans une porte disparue,
j’ai vu la maison entière.
Dans une ride,
j’ai vu le temps.
Dans un silence,
une musique qui attendait encore son corps.
Je n’ai peut-être pas joué
chaque note.
Mais avant la première note,
il fallait entendre
quelque chose
qui n’existait pas encore.
Je n’ai peut-être pas tenu
la caméra.
Mais avant l’image,
il fallait savoir
qu’une femme devait marcher seule
au bord de l’eau,
que la vague devait toucher ses jambes
sans les engloutir,
que la lumière devait être grise ici,
dorée plus loin,
que l’homme ne devait apparaître
ni trop tôt,
ni trop souvent,
que parfois
une absence raconte davantage
qu’un visage.
L’artiste n’est pas seulement
celui qui fabrique.
C’est celui qui choisit.
Celui qui enlève.
Celui qui recommence
parce qu’une ombre est fausse,
parce qu’un mot explique trop,
parce qu’un sourire trahit la scène,
parce qu’une musique crie
alors qu’elle devrait murmurer.
C’est celui qui dit:
Non.
Ce n’est pas encore ça.
Et qui ne sait pas toujours expliquer pourquoi.
Puis soudain:
Là.
Parce que quelque chose
vient enfin rejoindre
ce qu’il portait en lui.
J’ai peint autrefois.
Aujourd’hui mes pinceaux
ont changé de forme.
Certains parlent.
Certains calculent.
Certains inventent des sons,
des visages,
des paysages impossibles.
Je leur demande cent choses.
J’en refuse quatre-vingt-dix.
Je déplace une lumière.
Je casse un rythme.
Je remets du silence.
Je retire ce qui fait joli
quand le joli ment.
Je cherche la fissure,
le détail vivant,
l’accident qui respire.
La machine propose.
Moi, je poursuis.
Elle possède des millions d’images.
Mais elle ne sait pas
laquelle me manque.
Elle connaît des milliards de phrases.
Mais elle ignore
celle que je n’arrive pas encore à dire.
Elle peut générer une mer.
Mais elle ne sait pas
pourquoi, ce soir-là,
je veux qu’elle entre dans la maison.
Elle peut faire tomber des pétales.
Mais elle ne sait pas
si cette chute parle d’amour,
de mémoire,
du temps
ou simplement du vent.
Alors je cherche.
Je doute.
Je dérange.
Je mélange.
Une maison passive,
un arbre centenaire,
une voix cassée,
un battement de cœur,
un clocher,
une montre,
une vague,
un souvenir que personne d’autre
ne pouvait voir ainsi.
Et peu à peu,
ce qui n’avait aucune forme
commence à exister.
Peut-être est-ce cela, finalement,
être artiste:
ne pas posséder tous les gestes,
mais posséder ce besoin étrange
de donner un corps
à ce qui n’en avait pas.
Voir avant de montrer.
Entendre avant de jouer.
Sentir avant de comprendre.
Et refuser que le monde
reste seulement
ce qu’il est.
Alors peu importe
si le pinceau possède des poils,
des touches,
des cordes,
des pixels
ou des milliards de paramètres.
Un pinceau
n’a jamais peint seul.
Un piano
n’a jamais composé seul.
Une caméra
n’a jamais rêvé seule.
Et une machine non plus.
L’artiste est ailleurs.
Et puis il y a une confusion ancienne.
On confond souvent celui qui sait faire
avec celui qui sait créer.
L’un peut copier parfaitement la lumière d’un maître,
reproduire une toile jusqu’au moindre reflet,
peindre une vallée si fidèlement
qu’on croirait pouvoir entrer dedans,
maîtriser suffisamment la matière,
la perspective,
les ombres,
les couleurs,
pour donner l’illusion du génie.
Et c’est déjà un talent.
Mais la virtuosité
n’est pas toujours une vision.
Reproduire parfaitement le monde
n’est pas forcément avoir quelque chose à lui dire.
Il faut parfois davantage de regard
pour déplacer légèrement une ligne,
pour inventer une lumière qui n’existe nulle part,
pour tordre un visage,
pour supprimer un horizon,
pour laisser volontairement
une partie du tableau vide,
que pour recopier sans faute
chaque branche d’un arbre.
Mais tout le monde
ne voit pas cette différence.
Certains mesureront l’artiste
au nombre d’heures passées,
à la difficulté du geste,
à la précision de la copie,
à la ressemblance.
Ils regarderont une peinture
et diront:
« On dirait une photographie. »
comme si c’était forcément
le plus grand compliment.
Ils regarderont une autre toile,
étrange,
imparfaite,
déformée,
et demanderont:
— Mais où est la difficulté?
Parce qu’ils cherchent la technique
là où l’artiste cherchait une idée.
Ils admirent la main.
Ils n’ont pas toujours appris
à regarder l’œil.
Or l’artiste
n’est pas seulement
celui qui sait reproduire.
C’est celui qui choisit
ce qu’il faut montrer,
ce qu’il faut cacher,
ce qu’il faut déformer,
ce qu’il faut abandonner,
et parfois même
ce qu’il faut rater volontairement
pour que quelque chose
devienne enfin juste.
Il est dans cet endroit invisible
entre ce qui existe
et ce qui pourrait exister.
Dans l’œil qui insiste.
Dans le doute qui corrige.
Dans l’émotion qui choisit.
Dans cette étrange obstination
à chercher encore
quand tout le monde
aurait déjà dit:
c’est assez bien.
Et peut-être faut-il aussi
un peu d’art dans le regard
pour reconnaître un artiste.
Fabien Gaudin
Ce poème est devenu une chanson : voir le clip.
